[Info FR] La Souveraineté Alimentaire, un manifeste pour l’avenir de notre planète | La Via Campesina

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Mer 13 Oct 18:26:45 CEST 2021


LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE, UN MANIFESTE POUR L'AVENIR DE NOTRE PLANÈTE

 13 OCTOBRE 2021  SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE [1] 

_DÉCLARATION OFFICIELLE DE LA VIA CAMPESINA, A L'OCCASION DES 25 ANS DE
NOS LUTTES COLLECTIVES POUR LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE_ 

La souveraineté alimentaire est une philosophie de vie. 

Elle définit les principes autour desquels nous organisons notre vie
quotidienne et coexistons avec la Terre-Mère. C'est une célébration de
la vie et de toute la diversité qui nous entoure. Elle embrasse chaque
élément de notre cosmos ; Le ciel au-dessus de nos têtes, la terre sous
nos pieds, l'air que nous respirons, les forêts, les montagnes, les
vallées, les fermes, les océans, les rivières et les étangs. Elle
reconnaît et protège l'interdépendance entre huit millions d'espèces qui
partagent cette maison avec nous.

Nous avons hérité cette sagesse collective de nos ancêtres, qui ont
labouré la terre et pataugé dans les eaux pendant 10 000 ans, période au
cours de laquelle nous avons évolué vers une société agraire. La
souveraineté alimentaire promeut la justice, l'égalité, la dignité, la
fraternité et la solidarité. La souveraineté alimentaire est aussi la
science de la vie, construite à travers des réalités de vies réparties
sur d'innombrables générations, chacune enseignant quelque chose de
nouveau à sa progéniture, inventant de nouvelles méthodes et techniques
qui s'harmonisent avec la nature. 

En tant que détenteurs de ce riche patrimoine, il est de notre
responsabilité collective de le défendre et de le préserver.
Reconnaissant cela comme notre devoir (en particulier à la fin des
années 90, lorsque les conflits, la faim aiguë, le réchauffement
climatique et l'extrême pauvreté étaient trop visibles pour être
ignorés) La Via Campesina (LVC) a introduit le paradigme de la
souveraineté alimentaire dans les espaces internationaux d'élaboration
des politiques. LVC a rappelé au monde que cette philosophie de vie doit
guider les principes de notre vie commune. 

Les années 80 et 90 ont été une ère d'expansion capitaliste débridée, à
un rythme jamais vu auparavant dans l'histoire de l'humanité. Les villes
s'étendaient, se développant aux dépens d'une main-d'œuvre bon marché,
non rémunérée et sous-payée. La campagne était plongée dans l'oubli. Les
communautés rurales et les modes de vie ruraux ont été balayés par une
nouvelle idéologie qui voulait faire de chacun⋅e un⋅e simple
consommateur, consommatrice de choses et un objet d'exploitation à but
lucratif. La culture et la conscience populaires étaient sous le charme
de publicités scintillantes, incitant les gens à « acheter plus ».
Cependant, dans tout cela, ceux et celles qui produisaient (la classe
ouvrière dans les zones rurales, les côtes et les villes, qui comprenait
les paysan⋅nes et d'autres petits producteurs et productrices
alimentaires) restaient invisibles, tandis que ceux et celles qui
pouvaient se permettre de consommer à loisir occupaient le devant de la
scène. Poussés à la limite, les travailleurs et travailleuses paysans[1]
[2] et les communautés indigènes du monde entier ont reconnu la
nécessité urgente d'une réponse organisée et internationaliste à cette
idéologie mondialiste et libérale propagée par les défenseurs de l'ordre
mondial capitaliste. 

LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE EST DEVENUE L'UNE DES EXPRESSIONS DE CETTE
RÉPONSE COLLECTIVE. 

Au sommet mondial de l'alimentation de 1996, lors d'un débat sur la
façon dont nous organisons nos systèmes alimentaires mondiaux, La Via
Campesina a inventé ce terme afin d'insister sur l'importance des petits
producteurs et productrices alimentaires, la sagesse accumulée des
générations, l'autonomie et la diversité des communautés rurales et
urbaines et la solidarité entre les peuples, comme des éléments
essentiels pour élaborer des politiques autour de l'alimentation et de
l'agriculture. 

Au cours de la décennie suivante, les mouvements sociaux et les acteurs
de la société civile ont travaillé ensemble pour la définir davantage _«
comme le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement
appropriée, produite par des méthodes écologiquement saines et durables,
et leur droit de définir leurs propres systèmes alimentaires et
agricoles. Cela place les aspirations et les besoins de celles et ceux
qui produisent, distribuent et consomment des aliments au cœur des
systèmes et des politiques alimentaires, plutôt que les demandes des
marchés et des entreprises. »_ 

L'INTRODUCTION DE LA SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE EN TANT QUE DROIT
COLLECTIF A CHANGÉ LA FAÇON DONT LE MONDE COMPRENAIT LA PAUVRETÉ ET LA
FAIM. 

Jusque-là, en particulier dans les premières années du 21ème siècle, une
conception étroite de « sécurité alimentaire » dominait les cercles de
gouvernance et d'élaboration des politiques. Noble dans son intention,
la sécurité alimentaire traitait les personnes touchées par la faim
comme des objets de compassion, les réduisant à des consommateurs
passifs et consommatrices passives d'aliments produits provenant
d'ailleurs. Même si la sécurité alimentaire, reconnaissait
l'alimentation comme un droit humain fondamental, elle ne défendait pas
les conditions objectives de production alimentaire. Qui produit ? Pour
qui ? Comment ? Où ? Et pourquoi ? Toutes ces questions étaient absentes
et l'accent était résolument mis sur simplement « nourrir les peuples ».
L'accent mis ouvertement sur la sécurité alimentaire des populations a
ignoré les conséquences dangereuses de la production alimentaire
industrielle et de l'agriculture industrielle, fondées sur la sueur et
la main-d'œuvre des travailleurs et travailleuses migrantes. 

La souveraineté alimentaire, en revanche, propose une refonte radicale.
Elle reconnaît les personnes et les communautés locales comme les
principaux acteurs et actrices de la lutte contre la pauvreté et la
faim. Elle appelle à des communautés locales fortes et défend leur droit
de produire et de consommer avant de commercialiser l'excédent. Elle
exige l'autonomie et des conditions objectives d'utilisation des
ressources locales, appelle à la réforme agraire et à la propriété
collective des territoires. Elle défend les droits des communautés
paysannes à utiliser, garder et échanger des semences. Elle défend le
droit des personnes à manger des aliments sains et nutritifs. Elle
encourage les cycles de production agroécologiques, respectant les
diversités climatiques et culturelles de chaque communauté. La paix
sociale, la justice sociale, la justice de genre et les économies
solidaires sont des conditions préalables essentielles pour atteindre la
souveraineté alimentaire. Elle appelle à un ordre commercial
international basé sur la coopération et la compassion, contrairement à
la concurrence et la coercition. Elle appelle à une société qui rejette
la discrimination sous toutes ses formes (caste, classe, race et sexe)
et qui pousse les gens à lutter contre le patriarcat et l'esprit de
clocher. Un arbre n'est fort que si ses racines le sont. La souveraineté
alimentaire, définie par les mouvements sociaux dans les années 90 et
par la suite au Forum de Nyéléni au Mali en 2007, vise à faire justement
cela. 

CETTE ANNÉE NOUS CÉLÉBRONS LES 25 ANS DE CETTE CONSTRUCTION COLLECTIVE. 

Le monde est loin d'être parfait. Même face à des inégalités sans
précédent, à la montée de la faim et de l'extrême pauvreté, le
capitalisme et l'idéologie du marché libre continuent de dominer les
cercles politiques. Encore pire, de nouvelles tentatives sont également
faites pour imaginer un avenir numérique, avec de l'agriculture sans
agriculteurs ni agricultrices, de la pêche sans pêcheurs ou pếcheuses,
le tout sous couvert de numérisation de l'agriculture et de création de
nouveaux marchés pour les aliments synthétiques. 

Malgré tous ces défis, le mouvement pour la souveraineté alimentaire,
qui est maintenant beaucoup plus étendu que La Via Campesina et se
compose de plusieurs acteurs et actrices, a fait des avancées
significatives. 

Grâce à nos luttes communes, les institutions de gouvernance mondiale
telles que la FAO[2] [3] en sont venues à reconnaître la centralité de
la souveraineté alimentaire des peuples dans l'élaboration des
politiques internationales. La déclaration des Nations unies sur les
droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones
rurales insiste à nouveau sur ce point dans l'Article 15.4, lorsqu'il
déclare : _« Les paysans et autres personnes travaillant dans les zones
rurales ont le droit de déterminer leurs propres systèmes alimentaires
et agricoles, reconnus par de nombreux États et régions comme droit à la
souveraineté alimentaire. Cela inclut le droit de participer aux
processus de prise de décisions sur la politique alimentaire et agricole
et le droit à une alimentation saine et adéquate produite par des
méthodes écologiquement saines et durables qui respectent leurs
cultures. »_ 

Certaines nations ont également accordé une reconnaissance
constitutionnelle à la souveraineté alimentaire. Les perturbations
causées par la pandémie de COVID-19 dans les chaînes alimentaires
industrielles ont rappelé aux gouvernements nationaux l'importance de
créer des économies locales solides. 

L'agroécologie paysanne, qui est fondamentale pour assurer la
souveraineté alimentaire de nos territoires, est désormais reconnue à la
FAO comme essentielle pour notre lutte contre le réchauffement
climatique. Les rapporteurs spéciaux actuels et précédents des Nations
unies ont soutenu la souveraineté alimentaire comme une idée simple mais
puissante qui peut transformer le système alimentaire mondial en
favorisant les petits producteurs et productrices alimentaires. Les
campagnes menées par les mouvements sociaux ont également permis de
remporter plusieurs victoires juridiques contre des entreprises
produisant des agrotoxiques et des semences chimiques et transgéniques. 

POURTANT, CE QUI NOUS ATTEND EST UNE ROUTE SEMÉE DE NOMBREUX OBSTACLES. 

Les champion⋅nes de l'ordre mondial capitaliste se rendent compte que la
souveraineté alimentaire est une idée qui empiète sur leurs intérêts
financiers. Ils et elles préfèrent un monde de monoculture et de goûts
homogènes, où la nourriture puisse être produite en masse en utilisant
une main-d'œuvre bon marché dans des usines lointaines, sans tenir
compte de ses impacts écologiques, humains et sociaux. Ils et elles
préfèrent les économies d'échelle aux économies locales robustes. Ils et
elles préfèrent un marché mondial libre (basé sur la spéculation et la
concurrence acharnée) à des économies solidaires qui nécessitent des
marchés territoriaux plus robustes (marchés paysans locaux) et une
participation active des producteurs et productrices alimentaires
locaux. Ils et elles préfèrent avoir des réserves foncières où
l'agriculture contractuelle à l'échelle industrielle puisse remplacer
les petits producteurs et productrices. Ils et elles injectent dans
notre sol des produits agrotoxiques pour de meilleurs rendements à court
terme, ignorant les dommages irréversibles sur la santé des sols. Leurs
chalutiers vont parcourir à nouveau les océans et les rivières, pêchant
des poissons pour le marché mondial tandis que les communautés côtières
meurent de faim. Ils et elles vont continuer d'essayer de détourner les
semences paysannes indigènes par le biais de brevets et de traités
semenciers. Les accords commerciaux qu'ils et elles élaborent visent à
nouveau à faire baisser les tarifs qui protègent nos économies locales. 

Un exode de jeunes chômeurs et chômeuses, désertant les fermes des
villages et choisissant le travail salarié dans les villes, correspond
parfaitement à leur envie de trouver une offre régulière de main-d'œuvre
bon marché. Leur attention incessante sur les « marges » signifierait
qu'ils et elles trouveront tous les moyens de faire baisser les prix de
vente à la ferme, tout en négociant des prix plus élevés dans les
supermarchés de détail. En fin de compte, celles et ceux qui perdent
sont les gens, les producteurs et productrices ainsi que les
consommateurs et consommatrices. Celles et ceux qui résistent seront
criminalisées. Une coexistence heureuse de l'élite financière mondiale
avec des gouvernements autoritaires signifierait que même les plus
hautes institutions (nationales et mondiales) censées surveiller et
arrêter les violations des droits humains détourneront le regard. Les
milliardaires utiliseraient leurs fondations philanthropiques pour
financer des agences qui produisent des « rapports de recherche » et des
« journaux scientifiques » pour justifier cette vision d'entreprise de
nos systèmes alimentaires. Chaque espace de gouvernance mondiale, où les
mouvements sociaux et les membres de la société civile ont fait campagne
pour obtenir une place à la table, fera place à des conglomérats
d'entreprises qui entreront en scène en tant que « parties prenantes ».
Tous les efforts seront faits pour ridiculiser celles et ceux d'entre
nous qui défendent la souveraineté alimentaire comme étant non
scientifiques, primitifs ou primitives, peu pratiques et idéalistes.
Tout cela se produira, tel qu'il s'est produit au cours des deux
dernières décennies. 

Rien de tout cela n'est nouveau pour nous. Celles et ceux qui sont
condamnées aux périphéries de nos sociétés par un système capitaliste
cruel et dévorant n'ont d'autre choix que de riposter. Nous devons
résister et montrer que nous existons. Il ne s'agit pas seulement de
notre survie, mais aussi des générations futures et d'un mode de vie
transmis de génération en génération. C'est pour l'avenir de l'humanité
que nous défendons notre souveraineté alimentaire. 

Cela n'est possible que si nous insistons sur le fait que toute
proposition de politique locale, nationale ou mondiale sur
l'alimentation et l'agriculture doit s'appuyer sur les principes de la
souveraineté alimentaire, telle que définie par les mouvements sociaux.
Les jeunes paysan⋅nes, les travailleurs et travailleuses du mouvement
mondial doivent mener ce combat. Nous devons nous rappeler que la seule
façon de faire entendre notre voix est de nous unir et de construire de
nouvelles alliances à l'intérieur et au-delà de chaque frontière. Les
mouvements sociaux ruraux et urbains, les syndicats et les acteurs de la
société civile, les gouvernements progressistes, les universitaires, les
scientifiques et les passionné⋅es de la technologie doivent s'unir pour
défendre cette vision de notre avenir. Les femmes paysannes et toutes
les autres minorités de genre oppressées doivent trouver une place
d'égalité dans la direction de notre mouvement à tous les niveaux. Nous
devons semer les graines de la solidarité dans nos communautés et lutter
contre toutes les formes de discrimination qui maintiennent les sociétés
rurales divisées. 

La souveraineté alimentaire propose un manifeste pour l'avenir, une
vision féministe qui embrasse la diversité. C'est une idée qui unit
l'humanité et nous met au service de la Terre-Mère qui nous nourrit. 

Nous sommes uni⋅es pour sa défense. 

MONDIALISONS LA LUTTE, MONDIALISONS L'ESPOIR. 

#PASD'AVENIRSANSSOUVERAINETÉALIMENTAIRE 

La Via Campesina 

10 octobre 2021  

Télécharger la déclaration en PDF [4]                                   
                                                                        
                             
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[1] [5]             Paysan⋅ne ici est un terme général utilisé pour
reconnaître les travailleurs et travailleuses sans terre, les ouvriers
et ouvrières agricoles, les pêcheurs, hommes et femmes, les migrant⋅es,
les éleveurs, éleveuses, les artisan⋅es alimentaires. 

[2] [6]     L'organisation des Nations unies pour l'alimentation et
l'agriculture 

 

Links:
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[1]
https://viacampesina.org/fr/pour-quoi-nous-luttons/souverainete-alimentaire-et-commerce/
[2]
https://viacampesina.org/fr/la-souverainete-alimentaire-un-manifeste-pour-lavenir-de-notre-planete/#_ftn1
[3]
https://viacampesina.org/fr/la-souverainete-alimentaire-un-manifeste-pour-lavenir-de-notre-planete/#_ftn2
[4]
https://viacampesina.org/fr/wp-content/uploads/sites/4/2021/10/FR_-25-Years-FS-Statement-.pdf
[5]
https://viacampesina.org/fr/la-souverainete-alimentaire-un-manifeste-pour-lavenir-de-notre-planete/#_ftnref1
[6]
https://viacampesina.org/fr/la-souverainete-alimentaire-un-manifeste-pour-lavenir-de-notre-planete/#_ftnref2
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